Nathalie Stutzmann, de la scène à la fosse d’orchestre – Le Figaro

PORTRAIT – Seule femme au monde à mener de front une carrière internationale de chanteuse et de chef d’orchestre, la contralto vient de publier chez Érato «Heroes from the Shadow», avec son propre ensemble baroque, Orfeo 55.

À bientôt cinquante ans, Nathalie Stutzmann est une exception dans le paysage musical français. L’une des rares femmes à avoir su se hisser, en quelques années seulement, au pupitre des plus grands orchestres internationaux. Et la seule au monde à mener, de front, une carrière de chanteuse et de chef d’orchestre symphonique! Un don d’ubiquité qui n’est pas de tout repos. Les 15 et 16 octobre derniers, elle faisait ses débuts comme chef invitée avec l’Orchestre Royal Philharmonique de Stockholm. Le lendemain, elle était à Londres pour chanter Vivaldi et Haendel avec son propre ensemble, au Wigmore Hall de Londres.

«C’est un peu épique, s’amuse-t-elle. Mais tellement galvanisant! Ce qui me satisfait le plus lorsque je dirige n’est pas tant le concert en lui-même que les répétitions qui précèdent, explique-t-elle. Un travail de préparation tellement gratifiant lorsque vous avez le sentiment d’avoir su transmettre aux musiciens le plaisir de jouer.» La sensation du devoir accompli? «Lorsqu’un orchestre vous dit: ‘revenez vite, car avec vous on est heureux de jouer.’ Ou bien simplement lorsqu’ils finissent la répétition sans avoir regardé leur montre», sourit-elle, non sans une pointe d’humour.

«Dans un orchestre, les instrumentistes se font leur idée sur le chef en quelques minutes. Pour convaincre, il faut arriver surpréparé, et ne pas hésiter à pratiquer l’autodérision pour leur montrer que vous ne vous laisserez pas démonter»

Nathalie Stutzmann

Si l’humour est l’une des armes favorites de la musicienne, ont la double carrière ne lui a pas valu que gratitude et reconnaissance, le travail en est une autre. «Dans un orchestre, les instrumentistes se font leur idée sur le chef en quelques minutes. Pour convaincre, il faut arriver surpréparé, et ne pas hésiter à pratiquer l’autodérision pour leur montrer que vous ne vous laisserez pas démonter.»

Les deux années qui ont suivi sa décision de se lancer dans la direction ont de fait été éprouvantes. «Il y avait beaucoup d’appréhension sur ma capacité à relever le défi. Et autant sur la capacité du monde musical à l’accepter.» Mais en moins de cinq ans, elle a su s’imposer en France (comme avec l’Orchestre de Chambre de Paris dont elle est cette saison artiste associée) comme à l’étranger. Des phalanges telles que le London Philharmonic, l’Orchestre National de Washington ou le Scottish Chamber Orchestra, lui font désormais confiance. «Tout est allé très vite, reconnaît-elle. Sans doute parce qu’en ayant derrière moi trente ans de carrière comme chanteuse, j’étais une nouvelle venue sans être débutante.» Sans doute, aussi, parce que cette bosseuse acharnée n’a pas hésité à sacrifier de nombreuses heures de sommeil, parfois rivée à son piano sous l’œil attentif de sa chienne Pamina, jusqu’aux petites heures du matin.

Cette capacité de travail, Nathalie Stutzmann la tient de ses parents. Un père baryton, une mère soprano. Ce sont eux qui lui ont transmis le virus de l’opéra («à sept ans, ils devaient batailler pour me faire sortir de la fosse avant que le spectacle commence»). Une attirance pour les graves qui font le magnétisme de sa voix de contralto («mon père était baryton-basse, ma mère avait un médium solide. Les chiens ne font pas des chats»). Mais aussi l’envie de percer le mystère de ces partitions qui jalonnent cinq siècles d’histoire de la musique. Son adolescence, elle la partage entre ses cours de chants avec sa mère, et l’étude du piano, du basson, de la musique de chambre, et… De la direction d’orchestre. Une activité qui la passionne mais dans laquelle ses éducateurs ne croient pas. «Au début des années 80, la question des femmes dans la direction était encore taboue.» Elle se contente donc de scruter les partitions en cachette, pendant que sa carrière de chanteuse prend son essor à la faveur d’un remplacement au pied levé de Jessye Norman.

«Nathalie est un authentique chef d’orchestre. Tant d’amour, d’intensité et une technique impeccable. Elle nous est indispensable»

Sir Simon Rattle, directeur du Philharmonique de Berlin

Ce n’est que vers la fin des années 2000 qu’elle décide de se pencher à nouveau sur une carrière de chef. D’abord soutenue par Seiji Ozawa, elle ne tarde pas à trouver en Sir Simon Rattle, directeur du prestigieux Philharmonique de Berlin, une oreille attentive. Ce dernier ira jusqu’à déclarer: «Nathalie est un authentique chef d’orchestre. Tant d’amour, d’intensité et une technique impeccable. Elle nous est indispensable.» Il la présente à son mentor: Jorma Panula, grand pédagogue qui forgea la carrière de nombreux chefs. Nathalie se lance alors à corps perdu dans cette nouvelle aventure. Sans pour autant tourner le dos à sa vie de chanteuse: «La voix de contralto se développant avec l’âge, je peux considérer être dans mes meilleures années», dit-elle. C’est d’ailleurs pour mieux concilier les deux qu’elle a fondé, en 2009, son propre ensemble, Orfeo 55, avec lequel elle s’accompagne dans le répertoire baroque mais auquel elle n’entend pas se limiter. «J’étais inclassable en tant que chanteuse, je veux continuer d’aborder tous les répertoires en tant que chef: du baroque au symphonique, de l’opéra à la création.»

Après avoir dirigé son premier opéra en février dernier à Monte Carlo (L’Élixir d’Amour de Donizetti), et alors que se profile pour 2017 un Tannhaüser, Nathalie Stutzmann mesure fièrement le chemin parcouru. Elle le sait néanmoins, elle n’est qu’au début d’un chemin dont l’itinéraire reste, en France, semé d’embûches: «dans notre pays, les directrices musicales d’un orchestre permanent sont encore inexistantes. Or avoir à sa disposition un orchestre avec lequel vous pouvez construire un son sur la durée et nouer, avec les musiciens, une relation de confiance à long terme, est le rêve de tout chef qui se respecte.»

Thierry Hillériteau